Jan 14, 2026

Adapter les entreprises au climat de demain avec les scénarios d’hier : une erreur systémique

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RCP, SSP : quand de mauvais scénarios climatiques mettent en danger les entreprises, les salariés et l’argent public

Depuis quelques années, un consensus semble acquis : il faut s’adapter au changement climatique. Les entreprises sont incitées à réaliser des diagnostics, les collectivités à planifier, l’État à financer. Les outils se multiplient, les plateformes aussi. Pourtant, un problème fondamental demeure largement ignoré : la qualité et la pertinence des scénarios climatiques utilisés pour guider ces décisions.

Deux acronymes reviennent systématiquement dans ces démarches : RCP et SSP. Ils sont omniprésents dans les diagnostics, les appels à projets, les dispositifs d’accompagnement. Ils sont souvent cités, rarement expliqués, presque jamais interrogés. Or leur mauvaise utilisation ne relève pas d’un débat académique. Elle conduit à des décisions incohérentes, à des investissements inutiles, parfois dangereux, et à une très mauvaise utilisation de fonds publics.

Les entreprises ne sont pas climatologues et n’ont pas à l’être

Il faut d’abord rappeler une évidence trop souvent oubliée : les entreprises et les organisations ne sont pas des spécialistes du climat. Leur rôle n’est pas de maîtriser la modélisation climatique, mais de faire fonctionner des magasins, des usines, des entrepôts, de garantir des conditions de travail sûres, de protéger leurs clients, leurs salariés et leurs actifs. Elles font donc naturellement ce que toute organisation rationnelle fait : elles se reposent sur leurs partenaires pour être expertes à leur place.

Lorsque des solutions sont proposées par des acteurs institutionnels reconnus, estampillées « bleu-blanc-rouge », parfois partiellement ou totalement financées par des fonds publics, et diffusées par les associations professionnelles auxquelles elles adhèrent, les entreprises n’ont aucune raison de douter. Elles n’ont aucune raison d’ouvrir le capot, de questionner la chaîne de données ou de se demander si les hypothèses sous-jacentes sont réellement adaptées à l’objectif poursuivi : connaître leurs risques et s’adapter pour protéger leurs usagers, leurs salariés et leur activité.

Personne n’achèterait une voiture avec un moteur qui date de plus de 20 ans

Acheter un diagnostic climatique aujourd’hui qui s’appuie sur des données obsolètes ou incomplètes, c’est un peu comme acheter une voiture neuve fabriquées avec des pièces conçues il y a des dizaines d’années. Personne n’imaginerait que les pièces du moteur soient usagées ou datent de plus de vingt ans. Personne n’accepterait que le système de freinage ait été conçu pour un trafic d’un autre siècle ou que certains organes critiques aient été retirés. Et pourtant, c’est exactement ce qui se produit lorsque l’on utilise, en 2025, des diagnostics fondés sur des scénarios climatiques construits au début des années 2010 et calibrés sur des données historiques qui s’arrêtent au milieu des années 2000.

RCP et SSP : Pourquoi ces scénarios sont fondamentalement différents

Les RCP, introduits par le GIEC au début des années 2010, avaient une fonction précise et légitime : fournir aux modèles climatiques des trajectoires de concentration de gaz à effet de serre, exprimées en forçage radiatif à l’horizon 2100. Ils décrivent un résultat physique global. Ils ne décrivent ni des sociétés, ni des choix politiques, ni des conditions économiques. Ils n’intègrent ni la vulnérabilité des territoires, ni l’évolution des usages, ni les capacités d’adaptation. Ils ont été conçus pour la recherche climatique, pas pour arbitrer des investissements sur un site réel, ni pour sécuriser des conditions de travail.

Face à ces limites, la communauté scientifique a développé les SSP, intégrés dans le sixième rapport du GIEC. Les SSP décrivent des trajectoires socio-économiques complètes : gouvernance, urbanisation, inégalités, technologies, capacité d’adaptation. Sur le papier, ils sont donc bien plus pertinents pour penser l’adaptation. Encore faut-il qu’ils soient réellement utilisés, et correctement.

Des scénarios dépassés, utilisés sans esprit critique

Dans la pratique, une large part des diagnostics d’adaptation réalisés aujourd’hui en France reposent sur les données climatiques mises à disposition par DRIAS, c’est-à-dire les futurs du climat selon RCP. Ces données alimentent la quasi-totalité des outils publics et parapublics : plateformes de l’État, outils d’assureurs, de banques, dispositifs de l’ADEME ou de Bpifrance. Tous utilisent les mêmes briques climatiques de DRIAS.

Or il suffit de prendre le temps d’examiner ces chaînes de données pour constater que les historiques climatiques mobilisés s’arrêtent autour de 2005, que les vingt dernières années, pourtant marquées par une accélération brutale des événements extrêmes, ne structurent pas les modèles, que les scénarios utilisés sont majoritairement des RCP issus de l’AR5, et que des périls majeurs sont absents ou très mal modélisés.

L’inondation par ruissellement, responsable de la majorité des arrêtés de catastrophe naturelle en Île-de-France et à laquelle un Français sur cinq est exposé sans le savoir, en est l’exemple le plus frappant.

Autrement dit, on tente d’adapter le monde de 2025 avec les hypothèses climatiques de 2005.

Quand la réalité dépasse les scénarios

Pendant ce temps, la réalité a largement dépassé les scénarios. Depuis 2010, la trajectoire observée correspond au scénario SSP5-8.5, et non à des trajectoires intermédiaires ou optimistes. En France, le réchauffement dépasse déjà les +2 °C. Les événements dits « exceptionnels » sont devenus récurrents. Les pertes d’exploitation, les fermetures temporaires ou définitives, les ruptures de chaînes de valeur se multiplient, les dépenses de santé et les conditions de travail se détériorent.

Des diagnostics qui rassurent à tort

Dans ce contexte, continuer à s’appuyer sur des moyennes climatiques lissées et des horizons 2050 ou 2100 pour décider aujourd’hui n’est pas seulement incohérent. C’est potentiellement dangereux.

Les conséquences sont bien connues : investissements orientés vers les mauvais sites, protections sous-dimensionnées, sinistres qualifiés « d’imprévisibles » alors qu’ils étaient anticipables, dépréciation accélérée des actifs, pertes d’exploitation massives et durables. Les inondations par ruissellement, absentes de nombreux diagnostics, provoquent pourtant des fermetures prolongées et des situations sociales critiques. Le risque n’était pas imprévisible. Il était mal anticipé.

Le rôle problématique des financements publics

Le point le plus préoccupant concerne le rôle des mécanismes de financement public. Des entreprises font confiance à des dispositifs soutenus par l’ADEME ou Bpifrance. Elles y consacrent du temps, mobilisent leurs équipes, consomment des subventions. Mais lorsque les diagnostics reposent sur des scénarios obsolètes, des périls absents, des questionnaires d’auto-évaluation, et une vision strictement nationale, aucune décision robuste ne peut en sortir, notamment sur des chaînes d’approvisionnement mondiales.

Le résultat est paradoxal et profondément problématique : l’entreprise pense avoir agi, les financeurs pensent avoir bien utilisé l’argent public, les associations professionnelles et les syndicats pensent rendre service, et les salariés comme les organisations restent exposés. Le pire n’est pas l’erreur. Le pire est l’illusion de protection.

Ce que toute entreprise devrait exiger avant de lancer un diagnostic

Il est temps de tirer une leçon simple de cette situation. Avant d’engager du temps dans un diagnostic climatique, et plus encore lorsqu’il est gratuit ou quasi gratuit, toute organisation devrait poser quelques questions élémentaires. Quelle est la source des données ? Quelle est leur précision géographique ? Quels périls ne sont pas pris en compte ? Les données permettent-elles d’analyser l’ensemble de la chaîne de valeur, y compris hors de France ? Si les réponses renvoient à des scénarios RCP non actualisés, l’exercice est vain. Si des périls majeurs comme le ruissellement sont absents, la surprise viendra le jour du sinistre.

Conclusion

RCP et SSP ne sont pas des acronymes interchangeables. Ils incarnent des choix méthodologiques qui engagent la sécurité des personnes, la pérennité des entreprises et l’usage de l’argent public. L’adaptation ne peut être pilotée sérieusement qu’avec des données à jour, des scénarios cohérents avec la réalité observée, une prise en compte explicite des extrêmes et une lucidité sur les limites de l’adaptation elle-même.

Personne ne reprochera à une entreprise, à un dirigeant ou à un gestionnaire qu’un événement climatique survienne.

En revanche, ce qui sera reproché, de plus en plus clairement, ce n’est pas l’événement lui-même, mais le fait de ne pas l’avoir vu venir, de ne pas s’y être préparé, de ne pas avoir agi, alors même que les outils et les connaissances existaient, à condition d’utiliser les bons outils !

Se reposer sur des dispositifs institutionnels estampillés « bleu-blanc-rouge », partiellement ou totalement financés par des fonds publics, donne parfois le sentiment rassurant que l’on ne risque rien. Une forme de cover my ass strategy collective s’installe : le diagnostic a été fait, la case a été cochée, la responsabilité semble diluée.

Mais lorsque l’événement climatique survient, ce ne sont ni des cases ni des rapports qui sont touchés. Ce sont des personnes, des salariés, des clients, des entreprises qui s’arrêtent, parfois durablement. À ce moment-là, la question ne sera pas : « qui aurait pu prédire ? » La question sera beaucoup plus simple, et beaucoup plus brutale :
comment a-t-on pu engager du temps, de l’argent public et des ressources humaines dans un exercice qui n’intégrait pas l’ensemble des risques, qui reposait sur des hypothèses datées, et qui donnait une illusion de protection ?