Jun 11, 2026

Faut-il revoir les stratégies d’adaptation fondées sur le SSP5-8.5 ?

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Crédit : https://mediatheques.paris-saclay.com/

L’éclairage de Valérie Masson-Delmotte sur les futurs scénarios climatiques du GIEC et ce qu’ils impliquent pour les entreprises

Depuis plusieurs semaines, les débats autour des futurs nouveaux scénarios du GIEC (CMIP7) et des annonces laissant entendre une possible remise en question du scénario du pire, SSP5-8.5, alimentent de nombreuses interrogations dans les entreprises, les banques, les assurances et, plus largement, chez les acteurs engagés dans l’adaptation au changement climatique.

Pour beaucoup d’organisations, le SSP5-8.5 constitue aujourd’hui le scénario de référence utilisé pour tester la robustesse des actifs, construire des feuilles de route d’adaptation, évaluer des coûts d’inaction climatique ou encore réaliser des stress tests sur des infrastructures critiques.

Un débat qui inquiète les acteurs de l’adaptation climatique

Dans ce contexte, certaines publications ou prises de position laissant entendre que le scénario SSP5-8.5 serait désormais « abandonné » ont créé un véritable malaise opérationnel. Des responsables climat, risques ou RSE se retrouvent aujourd’hui questionnés en interne par leurs directions générales, parfois fragilisés sur les investissements engagés ou sur la pertinence même des stratégies d’adaptation construites ces dernières années.

Cette situation soulève plusieurs questions fondamentales : le scénario SSP5-8.5 disparaît-il réellement ? Les analyses réalisées sur cette base deviennent-elles obsolètes ? Faut-il revoir les stratégies d’adaptation déjà engagées ? Les scénarios de fort réchauffement restent-ils scientifiquement pertinents pour piloter les risques climatiques physiques ?

Afin d’essayer d’y voir plus clair, j’ai eu l’opportunité d’échanger avec Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA et ancienne coprésidente du groupe de travail n°1 du GIEC sur les bases physiques du changement climatique.

Son éclairage apporte plusieurs éléments essentiels pour les acteurs de l’adaptation.

Le SSP5-8.5 est-il vraiment en train de disparaître ?

Le premier point qu’elle souligne est qu’il ne faut pas interpréter les évolutions en cours dans CMIP7 comme une disparition des scénarios de fort réchauffement. Le futur scénario « haut » restera extrêmement élevé en termes de forçage radiatif et atteindra des niveaux comparables au SSP5-8.5, avec un décalage temporel estimé d’environ vingt ans.

Autrement dit, les trajectoires de très fort réchauffement ne disparaissent pas du paysage scientifique. Ce point est essentiel, car il signifie que les analyses de risques fondées sur des hypothèses sévères conservent toute leur pertinence dans une logique prudentielle, assurantielle ou de gestion des risques extrêmes.

À court terme, les différences entre scénarios restent limitées

Valérie Masson-Delmotte rappelle ensuite un autre élément souvent mal compris dans les débats publics : à l’horizon des prochaines décennies, les différences entre scénarios restent relativement limitées. Les écarts deviennent surtout significatifs en seconde moitié de siècle.

En pratique, cela signifie qu’à horizon 2030–2050, même des scénarios intermédiaires peuvent conduire à des niveaux d’aléas très élevés. Les stratégies d’adaptation engagées aujourd’hui ne deviennent donc pas soudainement excessives ou injustifiées parce qu’un débat existe autour du SSP5-8.5.

Un même scénario peut produire plusieurs futurs climatiques

Elle rappelle également un point méthodologique essentiel : un scénario climatique ne produit jamais une seule trajectoire de réchauffement. Pour un même scénario d’émissions, il existe une plage de réponses possibles des modèles climatiques. Certains modèles présentent une sensibilité climatique plus forte que d’autres. Ainsi, un scénario intermédiaire peut tout à fait conduire à des niveaux de réchauffement élevés dans une partie des simulations.

Elle rappelle notamment qu’un scénario menant en moyenne vers environ +2,8°C en fin de siècle peut malgré tout comporter environ 20 % de probabilité de dépasser +3°C. Dans ce contexte, explorer des mondes à +3,5°C ou +4°C reste parfaitement pertinent dans une logique d’aversion au risque ou de gestion des défaillances critiques.

Penser par niveaux de réchauffement plutôt que par scénarios

C’est d’ailleurs là qu’intervient probablement l’un des messages les plus importants de son analyse : la nécessité de raisonner davantage par niveaux de réchauffement que par scénarios eux-mêmes.

Cette approche, déjà largement utilisée dans le sixième rapport du GIEC, AR6, consiste à étudier directement les conséquences climatiques associées à des mondes à +1,5°C, +2°C, +3°C ou +4°C, plutôt que de concentrer les débats sur la plausibilité politique ou économique d’un scénario donné.

Cette méthode présente plusieurs avantages majeurs. Elle permet de mieux relier les analyses climatiques aux enjeux opérationnels d’adaptation, d’éviter certaines caricatures autour des scénarios extrêmes et surtout d’explorer des éventualités à faible probabilité mais à conséquences potentiellement majeures.

La question n’est donc pas de savoir si une trajectoire est probable ou non. Elle consiste à comprendre ce qui pourrait arriver si certaines conditions défavorables se matérialisaient.

Les scénarios hauts comme outils de stress test climatique

Valérie Masson-Delmotte insiste d’ailleurs très clairement sur ce dernier point : dans une logique de gestion des risques, il serait irresponsable de ne pas examiner des scénarios très défavorables lorsqu’il s’agit d’infrastructures critiques, de sécurité humaine, de continuité d’activité ou de risques systémiques.

Les scénarios hauts restent indispensables pour tester les limites des systèmes, analyser les non-linéarités climatiques et éviter d’avoir à extrapoler au-delà des simulations disponibles. Ils jouent donc un rôle comparable à celui des stress tests utilisés en finance, en assurance ou dans les industries à hauts risques.

Des signaux régionaux déjà plus intenses que certaines projections

Valérie Masson-Delmotte apporte également un point particulièrement intéressant pour les acteurs de terrain : certaines tendances régionales observées actuellement semblent déjà évoluer plus rapidement ou plus intensément que ce que simulent certains modèles climatiques sous scénarios intermédiaires.

Elle cite notamment les extrêmes chauds en Europe. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces écarts : dynamiques atmosphériques particulières, effets régionaux, baisse des aérosols ou encore certaines limites des modèles globaux.

Ce constat est particulièrement important pour les entreprises qui observent déjà sur le terrain des phénomènes semblant parfois « en avance » par rapport à certaines projections climatiques. L’épisode de chaleur exceptionnel observé en mai 2026 constitue d’ailleurs une illustration particulièrement marquante de ce phénomène.

Dans ce contexte, l’utilisation de scénarios hauts peut justement permettre de mieux représenter certaines réalités climatiques régionales déjà observées et de nourrir plus efficacement les évaluations d’impacts et de risques.

Adapter sans regret, mais tester les risques extrêmes

Enfin, Valérie Masson-Delmotte introduit une distinction essentielle entre adaptation « sans regret » et gestion des risques extrêmes. Selon elle, il n’est pas nécessaire de mobiliser systématiquement des scénarios extrêmes pour justifier toutes les actions d’adaptation. De nombreuses mesures dites « sans regret » peuvent parfaitement être engagées sur la base de scénarios intermédiaires.

En revanche, lorsqu’il s’agit d’évaluer des risques de défaillance majeure, des infrastructures critiques, des enjeux assurantiels ou des conséquences systémiques, l’exploration de scénarios hauts reste indispensable.

Cette nuance est essentielle pour chaque entreprise. Elle signifie que les débats actuels autour du SSP5-8.5 ne doivent pas conduire à abandonner les approches prudentielles ou les analyses de résilience extrême. Ils doivent plutôt encourager une lecture plus mature des projections climatiques, distinguant clairement les usages, les horizons temporels et les niveaux de tolérance au risque.

Ce que les entreprises doivent retenir des évolutions du GIEC

Pour les entreprises, les collectivités, les banques ou les assureurs déjà engagés dans l’adaptation, plusieurs enseignements ressortent donc clairement.

D’abord, les scénarios de fort réchauffement restent scientifiquement utiles et pertinents. Ensuite, les stratégies d’adaptation déjà engagées conservent toute leur légitimité. Les organisations qui ont construit leurs analyses de risques, leurs stress tests ou leurs feuilles de route sur la base du SSP5-8.5 n’ont donc aucune raison de considérer aujourd’hui que leurs démarches seraient devenues obsolètes ou excessives.

Bien au contraire, les éléments rappelés par Valérie Masson-Delmotte confirment qu’il demeure indispensable d’explorer des éventualités de réchauffement élevé lorsqu’il est question de continuité d’activité, de sécurité, d’infrastructures critiques, de chaînes d’approvisionnement ou de risques de défaillance majeure.

Ne pas transformer le débat sur les scénarios en prétexte à l’inaction

Pour les nombreuses organisations qui n’ont encore rien entrepris en matière d’adaptation, les débats actuels ne doivent surtout pas devenir un prétexte à l’inaction ou à l’attentisme.

Les observations climatiques récentes, l’intensification des extrêmes et les difficultés croissantes rencontrées par les assureurs montrent au contraire que les entreprises doivent désormais apprendre à piloter leur résilience dans un environnement de plus en plus instable.

Arbitrer entre protection, coût et résilience opérationnelle

Cela ne signifie pas pour autant que toutes les entreprises doivent chercher à se protéger contre le « pire du pire » sans limite économique ou financière. Aucun acteur ne dispose de ressources infinies et tous les systèmes possèdent des seuils au-delà desquels la protection absolue devient techniquement ou économiquement impossible.

L’enjeu réel consiste donc à réaliser des arbitrages conscients, documentés et économiquement rationnels. Autrement dit, identifier les niveaux de risques acceptables, comprendre les conséquences potentielles des défaillances, puis investir de manière proportionnée dans les mesures d’adaptation offrant le meilleur équilibre entre coût, protection, continuité d’activité et résilience.

Une stratégie d’adaptation mature n’est pas une stratégie qui prétend éliminer tous les risques. C’est une stratégie qui comprend les mondes possibles, évalue les vulnérabilités, teste les limites du système et décide en conscience jusqu’où il est pertinent, rentable et nécessaire d’investir pour protéger les personnes, les actifs et la capacité opérationnelle de l’organisation.

La vraie question : que se passe-t-il dans un monde à +3°C ou +4°C ?

Au fond, la véritable question n’est pas de savoir si le SSP5-8.5 doit être conservé ou non. La véritable question est de savoir ce qui arrive à une entreprise, à une infrastructure ou à un territoire lorsqu’il est confronté à un monde à +3°C ou +4°C.

Les décideurs ne demandent pas à leurs équipes risques de prévoir l’avenir avec certitude. Ils leur demandent d’identifier les situations susceptibles de mettre en péril l’activité et de préparer l’organisation à y faire face en investissant avec discernement dans les actions d’adaptation et de continuité d’activité.

Recentrer le débat sur la gestion des risques climatiques

Je tiens enfin à remercier chaleureusement Valérie Masson-Delmotte pour la qualité de ces échanges et pour la clarté de son éclairage sur un sujet devenu particulièrement sensible pour les acteurs économiques confrontés aux enjeux d’adaptation au changement climatique, mais également pour toutes les organisations qui s’interrogent aujourd’hui sur la manière de renforcer leur résilience face à des risques en rapide évolution.

Dans un contexte où les débats autour des scénarios climatiques peuvent rapidement devenir caricaturaux ou polarisés, ses explications permettent utilement de recentrer la discussion sur l’essentiel : comprendre les risques, explorer les mondes possibles et aider les décideurs à prendre des décisions éclairées, proportionnées et fondées sur une lecture rigoureuse des connaissances scientifiques disponibles.


Dr. Jean-Louis Bertrand

Président Tardigrade AI

Vice-président du GIEC des Pays de la Loire


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