Assurabilité climatique : pourquoi la carte verte de la CCR cache une autre réalité
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Ce que la nouvelle étude de Reclaim Finance / Data for Good révèle que les cartes de la CCR ne montrent pas.
Il y a quelques semaines, nous analysions le premier rapport de l'Observatoire de l'assurabilité publié par la CCR et France Assureurs (voir notre article de blog du 18 juin 2026). Cette étude constituait une avancée importante : pour la première fois, une cartographie nationale de l'assurabilité était rendue publique.
Aujourd’hui, Reclaim Finance et Data for Good publient une nouvelle étude consacrée à l'assurabilité des collectivités territoriales.
À première vue, les deux cartes semblent raconter des histoires différentes. La carte de la CCR apparaît presque entièrement verte. Tout va bien. La seconde, celle de Reclaim Finance et Data for Good fait émerger de nombreuses communes vulnérables réparties sur l'ensemble du territoire. Qui a tort, qui a raison ?
Vous avez dit assurabilité ?
Comme souvent, tout dépend de ce qu’on mesure. La principale différence entre les deux travaux réside dans la définition même de l'assurabilité.
Dans sa première édition, l'Observatoire de la CCR s’appuie sur une définition très restrictive pour ne pas dire contestable de l’assurabilité. Elle mesure la disponibilité de l'offre assurantielle pour les maisons individuelles.
Pour la CCR, assurabilité = le nombre et la concentration des assureurs présents sur un territoire. Une commune est considérée comme en situation normale (donc en vert) quand le nombre d'assureurs proposant une couverture habitation est jugé suffisant. Or, pour un propriétaire de maison individuelle, la présence d’assureurs dans sa commune ne renseigne pas sur l’assurabilité de son bien et sa capacité à trouver une assurance économiquement viable.
L'assurabilité dépend en effet du montant de la prime annuelle, du niveau de la franchise, des plafonds d'indemnisation, des exclusions de garantie, des refus de renouvellement, des résiliations de contrats ou encore de la part des dommages restant effectivement à la charge de l'assuré (autour de 50%).
Autrement dit, un territoire peut continuer à apparaître "assurable" au sens de la méthodologie de la CCR tout en connaissant une forte dégradation des conditions d'assurance.
Une deuxième différence : le périmètre étudié
Le premier rapport de l'Observatoire est centré sur les maisons individuelles et sur trois aléas couverts par le régime CatNat : les inondations, le retrait-gonflement des argiles et les cyclones dans les territoires ultramarins. Il ne couvre donc ni les entreprises, ni les bâtiments industriels, ni les commerces, ni les collectivités territoriales, ni les bâtiments publics.
Or, ce sont précisément ces acteurs qui rencontrent aujourd'hui les premières tensions du marché. Les collectivités doivent renouveler chaque année leurs contrats d'assurance dans un contexte où les assureurs réévaluent rapidement leur exposition au risque climatique. Les entreprises sont confrontées aux mêmes évolutions pour leurs contrats dommages, pertes d'exploitation ou responsabilité.
C'est précisément cette partie du marché que la nouvelle étude de Reclaim Finance / Data for Good vient éclairer.
Une photographie des tensions économiques
L'étude Reclaim Finance / Data for Good s'appuie sur les données publiques de plus de 32 000 communes françaises disponibles jusqu'à fin 2024.
Près de 29 % des communes sont classées vulnérables.
Depuis 2020, plus de 17 360 communes, soit plus d'une commune française sur deux, ont demandé la reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle.
Contrairement à l'Observatoire de la CCR, cette étude ne cherche pas uniquement à mesurer la présence d'assureurs. Elle met en évidence les conséquences budgétaires de la montée du risque climatique sur les finances des collectivités. Et ces conséquences deviennent désormais visibles. Nul doute qu’en intégrant les données 2025 et 2026, les résultats n’iront pas en s’améliorant.
Derrière la carte verte CCR, des tensions bien réelles
La carte de la CCR montre qu'il existe encore une offre d'assurance habitation sur la quasi-totalité du territoire. C’est une information, mais elle n’est pas vraiment utile quand il s’agit de recenser l’évolution de l’assurabilité. La carte de Reclaim Finance / Data for Good révèle, quant à elle, une multiplication des communes où les coûts liés aux catastrophes naturelles deviennent particulièrement préoccupants. Ces deux constats restent compatibles. Le système assurantiel ne bascule pas brutalement d'une situation normale à une situation de crise. Il évolue progressivement.
Avant qu'un territoire ne devienne véritablement difficile à assurer, plusieurs signaux apparaissent généralement. Précisément ce qu’il faut mesurer : augmentation des primes ; hausse des franchises ; plafonnement des garanties ; exclusions supplémentaires ; résiliations de contrats ; difficultés à retrouver un nouvel assureur. L’étude Reclaim Finance / Data for Good confirme que la dégradation de l'assurabilité commence bien avant la disparition de l'offre d'assurance.
Les exemples de terrain parlent d'eux-mêmes
À Nîmes, particulièrement exposée aux inondations et aux sécheresses, les dépenses d'assurance multirisques atteignent 1 744 978 € en 2024, soit une hausse de 130 % depuis 2020. À Florensac, dans l'Hérault, elles passent de 16 549 € en 2021 à 128 579 € en 2024. À Vivonne, dans la Vienne, elles progressent de 19 203 € à 114 862 €. À Saint-Gauzens, dans le Tarn, les dépenses d'assurance représentent désormais près de 10 % du budget annuel de la commune.
Ces chiffres traduisent une évolution profonde. Le changement climatique ne modifie plus seulement la fréquence des catastrophes. Il modifie l'économie de l'assurance.
Les premières ruptures apparaissent
Certaines collectivités rencontrent désormais des difficultés qui dépassent la simple augmentation des cotisations. Après la résiliation de son contrat par Groupama, la Communauté de communes Chinon Vienne et Loire a dû retrouver un nouvel assureur. Sa cotisation a doublé et sa franchise a été multipliée par vingt.
Début 2026, la commune de Breil-sur-Roya indiquait ne plus parvenir à assurer certains bâtiments publics, notamment ses écoles et ses crèches. En Martinique, la Collectivité Territoriale a vu plusieurs contrats résiliés par ses assureurs.
Ces situations restent encore ponctuelles. Mais elles constituent probablement les premiers indicateurs d'une transformation plus profonde du marché.
L'adaptation devient un facteur d'assurabilité indispensable
Finalement, les deux travaux ne décrivent pas deux réalités différentes. Ils décrivent deux étapes successives d'un même phénomène. La CCR répond à la question : Existe-t-il encore suffisamment d'assureurs pour proposer une couverture habitation ? Reclaim Finance / Data for Good répond à une autre question : Les conditions économiques de cette assurance restent-elles soutenables pour les assurés ?
Ensemble, elles offrent une vision plus complète et plus juste de l'évolution du système assurantiel français. Cette évolution conduit à un changement profond de perspective. Pendant longtemps, les politiques d'adaptation étaient essentiellement justifiées par la réduction des dommages ou par les exigences réglementaires.
Elles deviennent désormais un enjeu d'assurabilité. Les assureurs ne s'intéresseront plus uniquement à la localisation d'un actif. Ils regarderont également sa capacité à résister aux événements climatiques.
Une entreprise ou une collectivité qui connaît précisément ses expositions, qui met en œuvre des mesures de réduction de la vulnérabilité, qui dispose de plans de continuité d'activité, de dispositifs d'alerte précoce et d'investissements documentés en matière d'adaptation présentera un profil de risque très différent d'un acteur comparable n'ayant engagé aucune démarche.
L'avenir de l'assurabilité ne dépendra donc pas uniquement de l'évolution du climat. Il dépendra également de notre capacité collective à réduire la vulnérabilité des territoires, des entreprises et des infrastructures.
En d'autres termes, l'assurance de demain , à défaut de couvrir parfaitement le risque climatique valorisera la capacité démontrée à s'y adapter.