Le risque climatique aussi doit être réévalué

NEWS

Cessons de traiter le risque climatique comme une donnée figée

 

Chaque année, les entreprises mettent à jour leurs hypothèses économiques et financières. Le prix des matières premières a changé ? On révise les budgets. Les taux d’intérêt ont bougé ? On recalcule le coût du capital. Une devise s’est appréciée ? On réévalue l’exposition et l’efficacité des couvertures. Le WACC (Weighted Average Cost of Capital, ou CMPC / Coût Moyen Pondéré du Capital en français) utilisé l’année précédente n’est pas conservé simplement parce qu’il a déjà fait l’objet d’une étude.

Pour le risque climatique physique, pourtant, beaucoup d’entreprises raisonnent encore autrement. On réalise une étude. On localise les actifs. On identifie leur exposition à la chaleur, aux inondations, à la sécheresse ou aux tempêtes. Dans les démarches les plus avancées, on analyse leur vulnérabilité et on chiffre les pertes potentielles. Puis le rapport est finalisé, les sites prioritaires identifiés et l’exercice considéré comme terminé.

Cette approche repose sur une erreur fondamentale : traiter le risque climatique comme une caractéristique fixe de l’actif. Il ne l’est pas.

Une photographie du risque ne permet pas de le gérer dans le temps

Le risque physique résulte de la rencontre de plusieurs variables : un aléa climatique, l’exposition d’un actif, sa vulnérabilité et les conséquences financières d’un dommage ou d’une interruption d’activité. Or aucune de ces dimensions n’est figée.

Le climat évolue. Les observations s’enrichissent et les modèles sont actualisés. Mais l’actif change lui aussi : extension d’un bâtiment, nouvelle ligne de production, modification du drainage, remplacement d’un équipement de froid, protection contre les inondations, évolution des stocks ou de la valeur produite. Le risque d’un site n’a donc aucune raison d’être identique d’une année sur l’autre.

L’été 2026 en fournit une bonne illustration. Sur le site d’un grand client européen que nous avons étudié, la normale climatique 1991-2020 était d’environ 6 jours par été au-dessus de 30 °C. À l’été 2026, le site en a connu 38, dont onze consécutifs. Le pic de température a augmenté, mais beaucoup moins vite que la durée d’exposition. Pour l’entreprise, c’est souvent la répétition de la chaleur, davantage que le seul record, qui change les contraintes imposées aux équipements.

Faut-il en conclure que les projections climatiques étaient fausses ? Non. Le niveau observé en 2026 était proche de la borne haute Q90 projetée pour 2050 : 38 jours observés contre 39,7, alors que la médiane 2050 n’en comptait que 18,3. Une telle situation était donc bien représentée dans la distribution du risque.

Mais sa réalisation change l’information dont dispose aujourd’hui le décideur. Comme pour les autres facteurs économiques et financiers, de nouvelles informations doivent conduire à réexaminer les hypothèses.

Ce qui n’était pas rentable hier peut le devenir aujourd’hui

Prenons une entreprise travaillant à température dirigée qui envisage de renforcer le système de refroidissement d’un site industriel. En 2025, l’investissement paraît élevé au regard des pertes annuelles attendues. L’Expected Annual Loss (EAL) est absorbable, le risque d’interruption limité et le retour sur investissement de l’adaptation insuffisant. Ne pas investir immédiatement est alors parfaitement rationnel. Mais cette décision n’est valable qu’avec les informations et hypothèses qui l’ont produite.

En 2026, l’accumulation de périodes chaudes montre que les équipements sont sollicités plus longtemps qu’anticipé. La probabilité d’un dépassement de capacité augmente. Le coût d’une journée d’interruption, la valeur de la production exposée ou celle des actifs peuvent également avoir évolué. L’EAL augmente. La perte maximale évolue. Le coût de l’inaction aussi. L’investissement qui ne passait pas le seuil de rentabilité hier peut désormais le franchir et devenir prioritaire pour la continuité d’activité.

Mais actualiser ne signifie pas systématiquement constater une hausse du risque. Prenons une entreprise qui a investi : elle a redimensionné son système de refroidissement, créé une redondance, déplacé des équipements sensibles, augmenté ses capacités de drainage ou protégé le site contre les inondations. L’aléa climatique n’a peut-être pas diminué. Sa vulnérabilité, elle, a changé.

Pourquoi continuer à lui attribuer le même niveau de perte attendue qu’avant les travaux ? Le diagnostic doit intégrer la nouvelle configuration de l’actif et recalculer son risque résiduel. C’est ce qui permet de mesurer ex post l’efficacité économique de l’adaptation : combien d’EAL a été évitée ? Comment la distribution des pertes extrêmes a-t-elle évolué ? Le risque d’interruption a-t-il suffisamment diminué au regard du CAPEX engagé ?

Autrement dit, l’investissement d’adaptation doit lui aussi pouvoir être marked-to-market (réévalué). C’est une condition pour passer d’une logique de conformité (nous avons réalisé une étude climatique), à une véritable logique de gestion : nous savons comment notre risque évolue et si les capitaux engagés pour le réduire sont efficaces.

Faire entrer le risque climatique dans le cycle budgétaire

Les directions financières actualisent leurs variables économiques et financières à chaque exercice budgétaire. Elles regardent l’exposition actuelle, les taux de change, les couvertures en place et leur efficacité. Elles révisent leurs hypothèses de taux, de matières premières ou de coût du capital lorsque les conditions changent.

Pourquoi la donnée climatique échapperait-elle à cette discipline ?

Elle devrait rejoindre la même boucle de pilotage :

  1. intégrer les observations de l’année écoulée et les nouvelles données disponibles pour actualiser les projections scénarisées ;

  2. actualiser l’exposition et la vulnérabilité des actifs qui ont évolué ;

  3. recalculer les conséquences financières : EAL, pertes extrêmes par actif (PML), Climate VaR du portefeuille et pertes d’interruption d’activité ;

  4. comparer les pertes attendues au coût des mesures d’adaptation ;

  5. mesurer l’efficacité des investissements déjà réalisés ;

  6. réviser les priorités de CAPEX et d’OPEX lorsque le rapport entre coût de l’action et coût de l’inaction a changé.

Le risque climatique n'est pas un rapport : c'est une position à réévaluer

C’est probablement le principal retour d’expérience de l’été 2026. Une analyse des risques climatiques physiques ne devrait pas être conçue comme une mission ponctuelle qui se termine par la remise d’un rapport. Le rapport est une photographie datée.

Ce dont l’entreprise a besoin, c’est de savoir chaque année où son risque a augmenté, où il a diminué, pourquoi il a changé et où un investissement devient économiquement justifié.

Un entrepôt considéré comme peu vulnérable en 2025 peut ne plus l’être en 2027. Un investissement écarté faute de rentabilité peut devenir prioritaire. À l’inverse, un million d’euros investi dans l’adaptation peut avoir suffisamment réduit la perte attendue pour modifier le profil de risque de l’actif, et cette réduction doit pouvoir être objectivée.

Nous trouvons parfaitement normal d’actualiser le prix d’une matière première, un taux de change ou un WACC avant de décider où investir le prochain euro. Le risque climatique mérite la même discipline. L’évaluer une fois, c’est faire une étude. Le réévaluer régulièrement, c’est gérer un risque.