Mar 29, 2026
Le climat informe, l’euro décide
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Introduction
Les risques climatiques physiques ne sont plus un sujet environnemental abstrait. Ils affectent directement la performance des entreprises : interruptions d’activité, hausse des coûts d’assurance, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, dégradation des conditions de travail, perte de valeur des actifs, hausse du coût du financement.
Les pertes économiques annuelles des entreprises européennes liées à ces risques ont été multipliées par cinq depuis les années 1980, tandis qu’une part croissante de ces pertes n’est pas indemnisée par les assureurs. Dans ce contexte, l’adaptation devient un levier clé de résilience et de création de valeur.
Mais pour agir, encore faut-il quelques clés de lecture. La gestion des risques climatiques physiques est un domaine encore récent pour les entreprises, comparé aux domaines des risques de change, de taux ou de matières premières. Elle repose sur des concepts et des métriques spécifiques, qu’il est indispensable de maîtriser pour éclairer les décisions. Comprendre comment un aléa climatique se transforme en impact financier suppose de revenir à quelques notions simples : aléa, exposition, vulnérabilité, impact financier.
L’aléa recouvre une grande diversité de phénomènes (chaleur, sécheresse, inondations, vent, feux de forêt…). L’exposition dépend de la localisation du site. La vulnérabilité traduit la sensibilité du site — bâtiments, équipements, organisation — à ces aléas. Enfin, l’impact financier résulte de la manière dont l’intensité d’un aléa, combinée au niveau de vulnérabilité, se traduit en pertes économiques. Si chaque aléa est mesuré par des indicateurs climatiques distincts, ils ont tous un point commun dès lors qu’ils affectent l’activité : ils se mesurent en euros.
Du climat à la finance : une chaîne de transformation
Passer d’un indicateur climatique à un impact financier suppose donc une chaîne de transformation précise et un niveau d’information suffisamment granulaire. Prenons l’exemple d’une inondation. Le point de départ est un aléa : des précipitations, cumulées ou soudaines, qui se traduisent localement par une hauteur d’eau, associée à une probabilité d’occurrence.
Une même hauteur d’eau n’a pas les mêmes conséquences selon que les équipements sensibles sont en sous-sol ou en étage, que des protections existent ou non, ou que l’activité est facilement redémarrable. C’est ici qu’intervient la vulnérabilité. Pour traduire cette situation en pertes, on mobilise des fonctions de dommage, qui relient l’intensité de l’aléa (par exemple une hauteur d’eau) au niveau de destruction des actifs : bâtiment, équipements, stocks. À ces dommages directs s’ajoutent des fonctions d’interruption, qui permettent d’estimer la durée et le coût de l’arrêt d’activité, souvent supérieurs aux seuls dégâts matériels.
Ces éléments doivent être combinés avec des données financières propres au site : valeur des actifs, niveau de production, marges, coûts d’exploitation. C’est cette combinaison qui permet d’estimer une perte financière et son évolution dans le temps si rien n’est fait pour réduire la vulnérabilité, autrement dit pour adapter le site.
En résumé, passer du climat à la finance consiste à relier une intensité physique, une probabilité, une vulnérabilité spécifique et des données économiques réelles.
Des risques financiers comme les autres
La gestion des risques climatiques physiques présente un point commun fondamental avec les autres risques financiers : elle n’est pas figée et nécessite d’être mise à jour régulièrement. Le climat évolue, l’environnement autour des sites se transforme, les activités de l’entreprise changent. Comme pour les risques de change ou de taux, l’exposition financière de l’entreprise doit être réévaluée régulièrement, a minima chaque année.
Une telle approche repose nécessairement sur une analyse fine, site par site, aléa par aléa. Elle est, par construction, difficilement compatible avec des indicateurs synthétiques censés résumer le risque climatique en une seule valeur — faible, modéré ou élevé — comme le proposent aujourd’hui de nombreux prestataires
La limite structurelle des scores d’exposition ou de risque
Ces scores n’ont pas été conçus pour piloter le risque à l’échelle d’une entreprise. Ils répondent avant tout aux besoins de gestionnaires d’actifs ou de portefeuilles, qui cherchent à qualifier l’exposition moyenne d’un ensemble d’actifs, à comparer des secteurs ou à classer des entreprises. Dans ce cadre, le recours à des moyennes sectorielles peut se justifier.
Mais à l’échelle d’une entreprise, ces approches deviennent rapidement inopérantes.
Ces scores reposent en effet sur des hypothèses standardisées : valeur moyenne des actifs, niveaux d’activité, caractéristiques génériques des sites. La vulnérabilité réelle de chaque site est rarement connue et souvent approximée. Le résultat est une forte variabilité : pour un même secteur ou une même entreprise, les scores peuvent diverger significativement d’un fournisseur à l’autre. Certains gestionnaires s’affranchissent du problème en faisant des moyennes et des écarts-types, faute de mieux.
Mais surtout, un score ne répond pas aux questions essentielles d’un dirigeant :
· Quels aléas vont impacter mon activité ?
· Quel sera le coût, aujourd’hui et demain ?
· Quels sont les sites ou les fournisseurs critiques les plus en risque ?
· Et surtout : comment le réduire ?
Par construction, un score d’exposition basé sur des moyennes permet de classer, mais il n’explique pas et ne permet pas de gérer.
Et pour ces fournisseurs historiques, passer d’un score destinés à des gestionnaires de portefeuilles à une modélisation fine des impacts financiers propres à une entreprise suppose de tout repenser. Très peu d’acteurs ont, dès le départ, développé une approche permettant de piloter les risques à l’échelle d’un site ou d’une entreprise et de les traduire en impacts financiers actionnables. C’est le cas de Tardigrade AI.
Les métriques financières : rendre le risque actionnable
C’est précisément pour répondre à ces questions que les métriques financières du risque climatique ont été développées. Elles reposent sur un principe simple : traduire une réalité physique en impact économique à partir d’un chaînage causal robuste (aléa, exposition, vulnérabilité, impact), utilisé depuis des décennies dans les modèles de catastrophes naturelles. L’intensité de l’aléa génère des dommages, ces dommages entraînent des interruptions d’activité, et l’ensemble se traduit en pertes économiques. C’est cette chaîne qui permet de passer du climat à la finance.
La première métrique est la perte annuelle moyenne attendue, ou Expected Annual Loss (EAL). Elle correspond à la perte moyenne qu’un site ou une entreprise peut anticiper chaque année, en tenant compte de la probabilité des événements et de leurs conséquences.
Contrairement à une prime d’assurance, elle ne reflète ni des marges commerciales, ni des contraintes réglementaires, ni des mécanismes de mutualisation. Elle mesure uniquement la perte économique attendue, compte tenu de la vulnérabilité réelle du site. À ce titre, elle constitue une métrique particulièrement utile pour comparer des actifs, prioriser des investissements d’adaptation ou intégrer le risque dans des modèles financiers. Deux sites peuvent afficher une EAL identique tout en étant exposés à des profils de risque radicalement opposés, d’où l’importance de disposer des valeurs d’EAL associées à chaque aléa critique (inondations, vents violents, départ de feux, etc.).
On complète l’EAL par des métriques de pertes extrêmes ou maximales, connues sous le terme générique de Probable Maximum Loss (PML) ou plus généralement Climate Value at Risk (VaR). Là où l’EAL répond à la question « à combien l’entreprise est-elle exposée en moyenne chaque année », ces indicateurs cherchent à estimer quels sont les dommages en cas de sinistre. La perte maximale potentielle est une métrique essentielle pour évaluer la résilience financière de l’entreprise, dimensionner les couvertures d’assurance ou anticiper des besoins de liquidité.
Ces deux indicateurs sont complétés par une métrique prospective essentielle à la prise de décision : le coût de l’inaction. Il correspond au cumul des pertes annuelles futures, actualisé au coût du capital, si aucune mesure d’adaptation n’est mise en place. Cette approche intègre non seulement la répétition des événements et leur intensification liée au changement climatique, mais aussi des effets indirects souvent déterminants : l’évolution du coût de remplacement, l’inflation, et le coût du capital de l’entreprise. Le coût de l’inaction permet d’anticiper la hausse éventuelles des primes d’assurance voire la perte d’assurabilité, la dégradation du coût du financement ou encore la décote des actifs. C’est généralement à ce niveau que le raisonnement change : comparer le coût de l’adaptation aujourd’hui au coût de l’inaction demain permet de transformer une contrainte en décision d’investissement.
Les chiffres sont-ils justes ?
Une question revient souvent : comment être sûr que les dommages estimés sont « justes » ?
La réponse est moins intuitive qu’il n’y paraît. D’abord, est-ce qu’on pose la même question à un assureur quand il communique la prime d’assurance ? Pourtant, d’un assureur à l’autre, la prime varie, parce que la lecture du risque de chaque assureur, le type et le niveau d’exposition existants, la topologie des clients, varient. Pour les assurances classiques des particuliers, les études montrent prime varie entre 10% et 30% d’un assureur à l’autre. Dans le cas des assurances climatiques, la prime peut varier du simple au double. C’est d’ailleurs pour cela que les courtiers existent : identifier parmi les assureurs celui qui est en capacité de répondre au mieux au risque encouru par l’entreprise, compte tenu de ses propres contraintes
Il n’existe donc pas, et il n’existera jamais, une valeur unique et universelle du dommage pour un aléa donné. Mais ce qu’on peut en revancher évaluer, c’est la robustesse de la manière dont ces ratios sont estimés.
Les fonctions de dommage qui relient l’intensité d’un aléa à un niveau de perte ne sont pas des inventions arbitraires. Elles reposent sur plusieurs décennies de travaux en hydrologie, en économie des catastrophes, en ingénierie des structures et en modélisation assurantielle. Dans le cas des inondations, par exemple, la relation entre hauteur d’eau et niveau de dommage est largement documentée. La hauteur d’eau constitue le principal facteur explicatif des pertes matérielles. Cette relation n’est pas linéaire : les dommages restent faibles à faible intensité, puis augmentent rapidement lorsque certains seuils critiques sont atteints. Ces fonctions sont calibrées à partir de références institutionnelles internationales, comme les modèles développés par la FEMA (HAZUS) aux États-Unis ou le Joint Research Centre de la Commission européenne, ainsi que sur des bases de données assurantielles et des retours d’expérience d’événements réels.
Autrement dit, leur crédibilité repose sur trois piliers : des fondements scientifiques, des calibrations empiriques et une cohérence physique des mécanismes de dommage.
Dans un cadre méthodologique clair et transparent, l’enjeu n’est pas de supprimer l’incertitude autour d’une estimation, mais de savoir qu’elle existe, et qu’elle n’altère pas la capacité décisionnelle.
Comment utiliser les métriques financières du risque climatique pour décider ?
Le premier usage est la priorisation. Toutes les expositions ne sont pas comparables car toutes les vulnérabilités ne sont pas les mêmes. Par contre, les métriques financières permettent de façon homogène d’identifier les sites, les actifs ou les maillons de la chaîne de valeur qui concentrent le risque, et donc de hiérarchiser les actions.
Elles permettent ensuite d’éclairer les décisions d’investissement, en particulier les CAPEX d’adaptation. En comparant le coût des mesures (protection, relocalisation, redondance, organisation) au coût de l’inaction, l’entreprise peut arbitrer de manière rationnelle et en déduire le retour sur investissement (ROI).
Ces métriques jouent également un rôle clé dans la gestion de l’assurance. Elles permettent de mieux comprendre son profil de risque, de négocier des couvertures adaptées, voire d’arbitrer entre auto-assurance et transfert de risque. Elles influencent aussi directement le financement. Les institutions financières intègrent de plus en plus les risques climatiques physiques dans leurs analyses. Une entreprise capable de quantifier et de réduire son exposition améliore son profil de risque et, à terme, ses conditions de financement.
Enfin, elles permettent d’élargir l’analyse à la supply chain. Les interruptions ne viennent pas uniquement des sites propres, mais aussi des fournisseurs critiques. Intégrer ces dépendances permet d’anticiper des risques souvent invisibles.
Adapter, c’est créer de la valeur
Longtemps perçue comme un coût, l’adaptation apparaît de plus en plus comme un levier de création de valeur. Réduire les dommages, limiter les interruptions, améliorer la continuité d’activité, sécuriser les conditions de travail : autant d’éléments qui se traduisent directement en performance économique.
Les effets vont au-delà de l’opérationnel. Une meilleure maîtrise du risque permet d’améliorer l’assurabilité, de contenir le coût des primes, de sécuriser l’accès au financement et de préserver la valeur des actifs. À l’inverse, l’inaction expose à une accumulation de pertes, à une dégradation progressive des conditions d’assurance et de financement, et à un risque croissant de décote des actifs.
Dans ce contexte, l’adaptation n’est plus une contrainte environnementale.
Elle devient un investissement stratégique, au cœur de la compétitivité et de la résilience de l’entreprise.